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 L'Ile de l'Aute / Insula Sancta
(Sigean)


"Exil mon ami, mon semblable !... Je l'ai vécu, avant ma douzième année, l'heure, tragique et redoutée..." ainsi s'exprime ce Sigeanais, l'oeil collé à la vitre du train, qui regarde s'éloigner la Garrigue Haute et la Nadière puis Cassagues et l'Aute, et Bages... enfin l'étang tout entier. Cet étang qui, pour les autochtones, est plus qu'un simple plan d'eau mais un monde en soi, une véritable présence dans laquelle s'enracinent les îles et une enfance pétrie de sel et de soleil.

Tout le monde ici se sent un peu légataire de l'île et de la vague, "seigneur de Laute et de Planasse", de ces terres désolées, plates et basses ou redressées en promontoire, images d'un éternel été. Le titre de noblesse et la seigneurie ne sont pourtant pas de simples phantasmes, des usurpations poétiques, ils furent portés dès le XVIe siècle, et peut-être même avant, par quelques "grandes" familles, faiseuses d'Histoire, les Juer, les Authemar, les Chefdebien... qui érigèrent en fiefs ces terres vaines de Planasse, de l'Haute ou du Doul. L'entreprise n'était pas si dérisoire ni désintéressée, car associée à un domaine avec ses droits de pêche, de chasse et de boisillage. La dénomination Canal de Laute englobait alors une vaste portion d'étang, délimitée par des bornes, depuis le lieu-dit Les Courbes (près de la Réserve Africaine) jusqu'à la presqu'île de l'Angle (les Cabanes de Sigean). Au Moyen Age, les habitants du hameau du Lac en détenaient la jouissance exclusive, les pêcheurs sigeanais devant se contenter de la partie sud, vers la Nouvelle, appelée l'estang Mage.

De nos jours déserte, sauf en été quand elle est prise en tenaille par les plaisanciers de Port Mahon et de la Nautique, l'île connut plusieurs implantations humaines dès la Préhistoire ainsi que le révèlent de modestes trouvailles, une hache néolithique, des fragments de céramiques antiques : amphores, tegulae, sigillée... Dans la vallée centrale où convergèrent les habitats et les cultures, des travaux viticoles mirent au jour, vers 1947, des tombes à dalles d'une probable nécropole paléo-chrétienne. Ce type de vestiges, saturés de valeurs religieuses, atteste probablement d'une sanctification des lieux qui transparaît dans la plus ancienne appellation connue de l'île (1309), l'Insula Sancta. Le sacré en opérant une mise à part, pointe quelque chose de l'île qui n'appartient pas à ce monde-ci, finit par en faire un lieu qui nous tient par le rêve. Ensuite les mystères de l'île, comme disent les journalistes, inspirèrent puis propagèrent les légendes... A partir d'un gisement archéologique interprété de manière trop hâtive, un simple habitat de pêcheurs du IIIe-IIe siècle av. J.-C., établi dans une anse du sud-est, est devenu un débarcadère du port antique de Narbonne "où les navires transbordaient leurs marchandises sur des allèges". De même, ce "site naturel unique", fut sensé abriter un "trésor floral", l'héliotrope de curaçao "qui ne s'épanouit qu'en Grèce, plus précisément en Crête" - Ah! Les marins grecs !- mais cette vivace endémique, aux feuilles spatulées et à petites fleurs blanches, bien que menacée, s'épanouit en d'autres endroits de notre littoral. Les îles ont toujours été des terres de rêve, propices aux fabulations ou aux voyages en Utopie.

Comme sa grande voisine Sainte-Lucie qui fut, longtemps, terre d'élection de moines et d'ermites, l'Aute attira des hommes et des femmes, en exil du monde, aimantés par le silence et la solitude, hantés par un questionnement existentiel. Une communauté de Béguines s'y serait établie vers la fin du XIIIe siècle, pour tenter d'y vivre un idéal de pauvreté évangélique, affranchi des  tutelles de la hiérarchie ecclésiale. Fraternité et liberté furent encore, dans la première moitié du XIXe siècle, les stimulants d'un éphémère phalanstère de Saint-simoniens qui s'essaya dans la mise en pratique de théories utopistes, espérant enfin jeter les bases d'une nouvelle société plus juste.

Du saint-simonisme ne survécut dans l'île que l'intérêt particulier que celui-ci conférait à l'agriculture. Un domaine viticole dont il ne subsiste que la principale bâtisse rythma la ronde des jours jusque dans les années 1950. Le conservatoire du littoral acheta en 1984 ces quarante hectares de terre redevenus sauvages et en confia la gestion à la commune de Sigean. Une association des Amis de l'île de l'Aute, cercle convivial regroupé autour d'une passion commune : l'étang, entretient le domaine par des débroussaillages et quelques restaurations. Elle s'occupe aussi de mémoire, l'un de ses membres vécut son enfance dans l'île. Cette mémoire d'un arrière monde, apte à exprimer certaines vérités comme celle du mythe, prend parfois la tournure fabuleuse d'une Atlantide lacustre méditerranéenne, chantée par les Félibres; c'est le monde englouti des villes mortes, des galères musulmanes chargées de butin et d'une jeunesse perdue - présence d'Héraclès - insouciante et ensoleillée. Car les dieux déchus de l'été, dans leur ardeur à vivre, éprouvent un immense besoin d'île.


Bibliographie :

Francès Charles, 1965, Sigean ... Centre d'un monde, B.M.S. n°1, Mairie de Sigean.

Pech de Laclause Jacques, 1962, L'Etang du Lac et la Berre, B.C.A.N. t.XXVI.

Romain Philippe, 1999, L'île de l'Aute, fleur de l'Aude, Journal La Dépêche du Midi, du 24 août, rubrique de Sigean. Où il est dit : "L'île de l'Aute c'est d'abord un mystère" (?)

Dellong Eric, 2003, Narbonne et le narbonnais 11/1, C.A.G., Sigean n°379, pp 614-615.

Le docteur Astruc, 1962, dans Les Béguins de l'île de l'Aute, SESA, affirme et fabule beaucoup sans jamais citer ses sources.

Pour ces eaux que l'on dit mortes, voir :

Lenthéric Charles, 1989, Les villes mortes du Golfe de Lyon, réédition Jean de Bonnot

Vinas André, 1994, A la recherche d'étangs perdus, Ed. De l'Envol.

Et sur l'existence homérique, le besoin d'îles, les noces de l'homme et de la terre, voir :

Camus Albert, 2010, Noces suivi de L'été, Folio Gallimard.

"Il n'y a plus de désert, il n'y a plus d'îles. Le besoin pourtant s'en fait sentir. Pour comprendre le monde, il faut parfois se détourner; pour mieux servir les hommes, les tenir un moment à distance."





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